L’engouement occidental pour la production d’énergie n’a pas épargné la Russie. En 2007-2008 une dizaine de projets de production de biodiesel et de bio éthanol ont été présentés. Le premier ministre, Zubkov, était favorable au soutien de ce secteur. Mais à la différence des pays occidentaux, la Russie possède d’immenses réserves de charbon et restera encore longtemps le fournisseur principal des ressources énergétiques dans le monde. Dans ces conditions, la Russie a-t-elle besoin de produire du bio éthanol et du biodiesel ?
État des lieux
En Russie, une grande partie des terres arables – près de 9 % des terres dans le monde, – n’est pas exploitée, ce qui représente un potentiel immense pour la production de biocarburants. Néanmoins, contrairement aux pays occidentaux l’activité dans ce secteur est quasiment nulle. Cela s’explique d’abord par la détention de grands stocks des sources traditionnelles d’énergie mais aussi par des barrières administratives. Par exemple, les cultures dédiées aux biocarburants tombent sous la juridiction du Ministère de l’agriculture de la Fédération de Russie, mais la production d’éthanol tombe à la fois sous le contrôle de ce ministère et des administrations locales. Autre obstacle important : la production de bio éthanol, tout comme la production d’alcool, est soumise à une accise de 25 roubles par litre, le montant de cette accise excèdant déjà le prix de revient de l’essence. À l’époque, le gouvernement de M. Zubkov avait promis un large soutien au business de l’éthanol, fixant un objectif ambitieux de production de 2,5 milliards de litres d’éthanol par an. Mais aucun projet de loi n’a été adopté dans ce sens.
Quant au biodiesel, à l’heure actuelle aucune usine de production ne fonctionne en Russie, bien que la presse se soit fait l’écho de nombreux démarrages de projets. La plupart d’entre elles comptent utiliser le colza comme matière première : selon les estimations de l’association Russe de biocarburant, la production de colza dans le pays devrait tripler prochainement et atteindre 3,5 millions des tonnes par an grâce à l’augmentation des terres de semence de colza de 1,1 millions ha les trois années suivantes. Objectif principal de cette augmentation – la production et l’exportation de biodiesel en Europe. Cependant dès 2015 le biodiesel à base de colza ne répondra plus aux standards européens portant sur la réduction des rejets de gaz carbonique, et les producteurs russes devront vraisemblablement chercher de nouveaux débouchés pour la distribution de la production.
Mais qu’en est-il du biocarburant de la deuxième génération ? On peut supposer que si en Russie il n’y a pas d’activité réelle autour du biocombustible de la première génération, la situation ne peut qu’empirer pour la deuxième. On peut juste remarquer que, depuis peu de temps, la sociéte Rostechnologie a racheté la distillerie de Touloun et envisage d’y produire de l’éthanol à partir des résidus du travail du bois. Dans ce même objectif, il est également prévu d’acheter 20 à 30 distilleries supplémentaires. Nous ne doutons pas, que la corporation d’Etat réussisse une campagne de lobbying pour la suppression de l’accise sur l’éthanol et, probablement, obtenir de avantages substantiels, mais la question clé sera le prix de revient du produit obtenu par cette méthode avec un équipement vétuste. En Occident, même si cela fait déjà cinq ans que la recherche scientifique est active et que de bons résultats dans la réduction du prix de revient ont été obtenus à l’aide de technologies de pointe, il n’en reste pas moins que l’on n’a toujours pas atteint l’étape de commercialisation.
Le jeu en vaut-il la chandelle ?
Si l’on jette un coup d’oeil sur l’histoire de l’industrie biocombustible à l’échelle mondiale ces dernières années, il apparaîtra qu’il était plus saine en période de niveau de prix bas dans l’alimentation et de prix chers – pour le pétrole. En 2007 et 2008, la situation s’est brusquement détériorée, et malgré les subventions d’Etat, des entreprises d’éthanol ont fait faillite aux USA (par exemple, Verasun) tandis qu’en Europe on note une baisse de régime de production du biodiesel avec une tendance qui commence à se faire jour : le refus progressif des gouvernements à soutenir ce secteur. Seule exception : l’éthanol obtenu à partir de la canne à sucre, avec un prix de revient très bas et de grosses quantités produites au Brésil.
Dans la mesure où la canne à sucre ne pousse pas en Russie, le secteur nécessitera des subventions d’Etat. Mais pourquoi la Russie aurait-elle besoin de subventionner une industrie de plus ? On pourrait rétorquer qu’il s’agit de la création d’emplois, mais dès lors que la production moderne de biocarburants ne nécessite qu’une faible main-d’oeuvre, l’argument est contestable. Tout cela est vrai dans le cas d’un modèle centralisé de production, mais dans le développement des productions de biocarburants « par sites », l’intérêt peut être économique. On a du mal à imaginer une région qui prendrait à sa charge de coûteux frais de transport de combustibles, importés on ne sait d’où, tout en disposant de ressources agricoles excédentaires. Dans ces conditions, il y aurait un sens à construire un petit complexe de biocombustible pour satisfaire la demande intérieure. Grâce aux gains réalisés sur le transport, une telle unité peut s’avérer tout à fait rentable. Bien entendu, il ne faut pas s’attendre à ce que de tels petits complexes apparaissent d’eux-mêmes sur les vaste espaces de la Russie, mais par contre, si l’Etat donnait un signal clair en faveur d’une telle stratégie (si possible renforcé par un texte de loi) une telle mesure ne resterait probablement pas inaperçue et nous verrions la croissance du secteur.
En Occident, depuis un certain temps, on considère que le biocarburant de la première génération tient lieu d’expérimentation pour l’introduction des technologies de la génération suivante. A cette étape, il est recommandé d’épargner ses forces en ne développant que des petites unités de biocombustibles, pour se mobiliser sur le biocarburant de la deuxième génération. Il faut aussi s’assurer de la pérennité des biosecteurs (sustainability criteria), ce vers quoi se concentrent les efforts politiques en Europe. Les projets, dont le cycle complet de culture et de traitement des cultures consomme plus de combustible qu’il n’en produit, ou dont les rejets de gaz carbonique augmentent, doivent être écartés.
Alexander Korchevsky – I2BF Capital Advisors